En Guinée, la pêche artisanale reste une activité qui nourrit des dizaines des milliers de personnes. En 2016, on comptait 23 000 pêcheurs pour 7 523 embarcations. Et de nos jours, les acteurs du secteur sont confrontés à d’énormes problèmes en matière de sécurité.

Par Mamadou Aliou Diallo

Dans les principaux débarcadères de Conakry : Boulbinet, Bonfi, Téménétaye, Dixinn et Kapora, les acteurs de la pêche artisanale s’attristent par rapport à ce qu’ils qualifient de « la banalisation de la vie en mer », par manque de réglementation pour le contrôle de la sécurité des embarcations et d’équipement de protection.

Il est 13 h et le climat est torride au port de pêche de Kaporo (banlieue de Conakry). Sur cet espace où pêcheurs, vendeuses et fumeuses du poisson font des va et vient, Yamoussa Camara est assis sous un hangar de fortune. Il observe des pêcheurs en train de réparer leur pirogue avant une sortie en mer.

Vêtu d’un débardeur sur une culotte noire, Camara raconte : « l’année, j’ai perdu mon frère aîné, Minkaïlou Camara, âgé de 31 ans. Il était parti pêcher du poisson avec deux de ses amis. Tous les trois se sont noyés. Nous les avons retrouvés que 48 H après leur disparition. Suite à ce choque, notre mère n’a pas également survécu. Mon frère était le pilier de toute la famille ».

Aujourd’hui, âgé de 29 ans, le jeune Yamoussa fait la même activité que son défunt frère. Au vivant de son frère, a-t-il confié, « j’apprenais la soudure. Et c’est lui qui me soutenait financièrement ».

Après la perte de son frère et sa mère, il a abandonné, faute de soutien financier.  « Je n’ai plus de soutien, c’est pourquoi j’ai laissé le métier pour faire la pêche. Et je me bats pour que ce qui est arrivé à mon frère n’arrive pas aux autres pêcheurs », assure-t-il.

Evoquant les circonstances du chavirement de la pirogue de son frère, l’orphelin raconte que deux autres pêcheurs pêchaient côte à côte avec son frère et ses amis. À leur retour au débarcadère de Kaporo, ils ont rapporté qu’au moment où ils quittaient, les autres étaient en train de mettre leur filet dans la barque. C’est ainsi qu’ils se sont séparés.

« Les deux sont rentrés ici à 14h. Jusqu’à 19h, mon frère et ses amis ne sont pas revenus. Nous avons commencé à nous inquiéter parce que la pirogue n’est pas rentrée alors qu’elle devrait arriver avant 16h. Mais jusqu’à 20H ils ne sont pas venus. Ils devraient rentrer », précise Yamoussa avec une voix tremblante.

Le chef de port n’a été informé de cette disparition que le lendemain. Aussitôt mis au courant, il a acheté deux bidons de 40 litres de carburant pour dépêcher deux barques à aller rechercher les disparus en mer. Sur leur chemin, les [secouristes] ont rencontré d’autres pêcheurs qui ont dit avoir vu, devant, une barque vide. Selon notre interlocuteur, le premier corps, ‘’décomposé’’, a été retrouvé 72 h après leur disparition, près du port de Kaporo.

Le jeune frère de feu Minkaïlou défunt dit : « C’est grâce à sa culote qu’on a identifié le corps de mon frère. Il a été enterré au cimetière. Le lendemain, le deuxième corps a été vu à Taouya plage. Alors qu’on n’avait pas terminé l’enterrement de l’autre, on nous a appelé pour le troisième qui a été retrouvé à Tayaki. Et nous nous sommes rendus directement sur les lieux avec la police et nous avons envoyé le corps pour l’enterrement ».

Aujourd’hui, son combat quotidien est de plaider auprès des autorités de bonnes volontés afin que les pêcheurs artisans soient dotés d’équipements de protection pour ne plus laisser leur vie en mer. Mais ce n’est pas sans difficultés. « Nous pêchons pour la survie. Parce que nous n’avons pas de moyens. Nous ne disposons d’aucun équipement de sauvetage, pas de gilets, pas de GPS, rien. Et quand nous partons en mer, nous sommes livrés à tous les dangers ».

N’ayant pas sa propre pirogue, Yamoussa travaille avec des propriétaires de barques pour gagner sa vie.

Au port de pêche de Dixinn, situé au sud du port de Kaporo, Djibril Bangoura retravaille ses filets de pêche. 45 ans, il est pêcheur et il a perdu un neveu en mer. Et depuis deux ans, après cette perte, explique-t-il, la famille a du mal à s’en remettre. « C’est une hallucination pour nous ! Notre fils est mort en mer alors qu’il était parti trouver à manger pour la famille. Nous avons du mal à oublier le jour où on l’a perdu de vue. C’est toujours très difficile ».

Depuis la mort de son neveu Alpha Bangoura, ce pêcheur affirme que la charge familiale lui est revenue. « Le mari de ma sœur est décédé. Il a laissé cinq enfants dont feu Alpha Bangoura. Il était l’aîné qui aidait sa mère pour la prise en charge des enfants. Ils vont tous à l’école. Il faut payer les frais de scolarité, trouver à manger et si quelqu’un tombe malade, le soigner. Donc, connaissant ces réalités, je ne peux pas laisser seulement ma sœur dans cette situation », raconte -t-il.

Qui des causes du drame des pêcheurs en mer ?

A écouter les différents acteurs de la pêche artisanale, les causes des accidents sont dues entre autres à une précarité des moyens de production (chavirement), au non-respect des règles de sécurité à en mer et à bord (défaut de signalisation et pêche ; feu à bord ; absence de gilets de sauvetage, à la collision entre pirogues et chalutiers, au mauvais temps, etc.

En plus de ces problèmes, il y a un manque notoire d’infrastructures au niveau de certains débarcadères. A Kaporo par exemple, sous un soleil de plomb, madame Rouguiatou Bangoura, mère d’un enfant de trois ans est assise sur une bassine. Elle attend le retour des pêcheurs pour acheter du poisson et revendre pour gagner sa vie. Gagner sa vie en risquant la sienne au milieu des déchets de tout genre. Kaporo port est dépourvu de toute infrastructure. Le débarcadère est à l’état naturel, à part les quelques bâches de fortune implantées ici et là, par les pêcheurs.

Elle explique : « il n’y a aucun aménagement ici, c’est pourquoi nous sommes sous le soleil quand c’est la saison sèche, et sous la pluie, pendant l’hivernage ».  Ce n’est pas tout ! « Kaporo Port ne dispose d’aucun matériel. On n’a ni hangar, ni toilette. Si on a besoin d’uriner, il nous faut étaler nos pagnes au milieu des gens parce qu’il n’y a aucun aménagement. Pourtant, on ne doit pas faire ça parce que nous ne sommes pas des enfants. Mais, avec cette situation, c’est notre santé qui est menacée », lance-t-elle l’alerte.

Sur le plan de contrôle technique, trois pêcheurs ont affirmé que le contrôle de la sécurité des moteurs n’est pas effectif. Des mécaniciens particuliers travaillent isolément sur les débarcadères. Autre remarque, il n’existe en Guinée de programme ou de centre de formation pour les pêcheurs artisans. Durant le reportage et sur les débarcadères visités (Kaporo, Dixinn et Bonfi), nous avons observé que les équipements individuels et collectifs de sécurité : les gilets, les réflecteurs radars, les feux à main, les GPS, n’existent pas dans les embarcations de pêche artisanale et qu’aucun pêcheur ne portait de gilets. Tous ces aspects ‘’négligés’’ ne sont pas sans conséquence sur la vie des pêcheurs.

C’est pourquoi, chaque année, des artisans-pêcheurs perdent leur vie, ou leurs matériels de pêche.

Pour connaître les statistiques sur les accidents et les incidents en mer, nous avons approché le directeur général des pêches maritimes.

Amara Kaba Directeur Général de la pêche maritime

Selon M. Amara Kaba, concernant les artisans-pêcheurs, il y a au moins 15 cas d’accident en mer et par an. Qu’en-est-il des statistiques de l’année 2020 ? « Je ne connais pas les statiques pour l’année 2020. Il y a quand même des services décentralisés qui enregistrent les cas d’accident mais ils ne nous ont pas remonté le nombre d’accident d’abord pour l’année 2020 », a-t-il répondu.

Entre le vendredi 3 et samedi 4 juillet 2020 par exemple, ce sont huit naufrages qui ont eu lieu en mer sur le littoral guinéen. Ces accidents ont couté la vie à trois (3) pêcheurs au total, et causé des nombreux dégâts matériels.

Le chargé de l’information et de la communication de la fédération guinéenne de la pêche artisanale (FEGUIPA) dit que ces naufrages répétitifs sont dus aux fortes vagues, accompagnées du vent et le mauvais état des embarcations.

« Le port de Bonfi a enregistré quatre embarcations ayant chaviré. Les pêcheurs ont été repêchés mais leurs matériels sont restés dans l’eau. A Dixinn, au port de Bellevue, deux (2) embarcations ont fait la même chose. Sur le fleuve de Fatala, les matériels sont restés en mer, seul le moteur a été remonté. A Kamsar aussi, plus de 20 embarcations ont été endommagées. A Kindiady (Boffa), trois pêcheurs se sont noyés. Deux ont été repêchés et le second a été porté disparu », a précisé Idrissa Kallo.

Quid des dispositions pour atténuer les accidents des artisans-pêcheurs ?

La sécurité des pêcheurs incombe à tout le monde. Il faut que chacun assume sa responsabilité.

Le Directeur général des pêches maritimes souligne que son service mène des campagnes de sensibilisation à l’endroit des pêcheurs. Déjà, précise-t-il, « à l’aide des partenaires, nous disposons des outils qui nous permettent d’informer les pêcheurs sur l’état de la mer (les conditions océaniques) et à chaque 16h, nous alertons les chefs des pêcheurs sur les changements métrologiques du lendemain ».

Mais, le souci de sécurité est parfois à l’actif des pêcheurs. Car, « à certains moments, déplore Amara Kaba, de pêcheurs prennent des risques d’aller en mer même si nous les alertons. Ils ne s’occupent pas aussi tellement de leur engin de pêche ».

Avec les nombreux accidents en mer, les professionnels de la pêche se sont organisés pour ériger un drapeau à trois couleurs, en guise de symbole : le rouge signifie que la mer est impraticable ; le jaune, moyennement praticable et le vert indique que la mer est calme et donne l’autorisation aux pêcheurs de sortir pêcher.

Pour faire face au défi de sécurité, ils demandent aux autorités de leur fournir des gilets de sauvetage, des navettes de secours en cas de problèmes, des GPS, des infrastructures adéquates pour mener à bien leurs activités, etc.

Cet article a été produit grâce au soutien financier du Réseau des Journalistes pour une Pêche Responsable en Afrique (REJOPRA).

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